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Comme on dit : une fois n’est pas coutume ! 
Je vous propose ici un texte plus long que d’habitude. Il s’agit d’un article de Swâmi Devanath Saraswati extrait du receuil “La quête du sens”. J’ai trouvé ce texte très bien écrit et très clair sur ce qu’est le yoga.
Il m’a semblé évident de le partager pour ceux qui souhaite en savoir plus sur cette pratique et sa philosophie. 

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Chacun a essayé de donner un sens à sa vie depuis son adolescence. Nous avons tous tenté, avec un succès inégal, de trouver une direction, un objectif, un idéal ou un sens. Nous avons orienté à cette fin nos études, notre métier, nos recherches, nos affections. Aller vers quelque chose est inhérent au processus vivant. Avec l’âge, la maturité et les expériences de la vie, il est vraisemblable que “le sens” change et il est évident que notre quête ne ressemble pas à celle de nos dix-huit ans et que nous n’aurons certainement pas la même lorsque nous en aurons soixante-dix. 

Néanmoins, que nous ayons réussi dans nos recherches ou bien échoué, selon l’ordre naturel des choses, nous avons très souvent rencontré la déception. Nous sommes finalement insatisfaits de ce que nous avons trouvé, de ce que nous avons acquis et aussi de tout ce qui nous a manqué. C’est pourquoi nous sommes tous à la recherche de quelque chose de plus profond, de plus complet, de plus signifiant. C’est cette insatisfaction qui nous rassemble ici, aujourd’hui, et qui  fait que nous essayons d’une façon ou d’une autre de découvrir ou d’élargir nos horizons vers une démarche plus enrichissante. Nous cherchons quelque chose par manque ou par besoin de profondeur. A partir de ce constat, nous regardons autour de nous, nous essayons et parfois nous nous engageons dans un chemin spirituel ou intérieur. Il est sûr qu’actuellement les propositions ne manquent pas. Cela va des mystiques chrétiennes, orientales ou extrême-orientales en passant par la foi, la transcendance, le sacré ou le miracle. Cela passe éventuellement par le Yoga…

Qu'est ce que le Yoga ?

En ce qui me concerne, “la quête d’un sens” prend la voie du yoga. Comme n’importe quelle démarche, elle a un but, elle tend à quelque chose, oriente une aspiration, et comme toutes les disciplines, elle suit un processus. Cependant, on peut d’ores et déjà observer que les buts ne sont pas si différents les uns des autres. Utilisons à cette fin l’image d’un homme assoiffé qui cherche de l’eau. Il semble évident qu’il y a de multiples façons de creuser un puits. Mais d’abord, il nous faut abandonner l’idée qu’il suffit de crier et de réclamer à boire pour avoir de l’eau. Si on passe de l’étape des réclamations à l’envie de faire quelque chose, le chemin peut emprunter bien des parcours mais l’objectif reste le même, trouver de l’eau. 

Donc, le yoga ne va pas se distinguer par son objectif qui est celui de bien d’autres démarches. Pour les uns ce sera l’harmonie, pour les autres la paix, l’amour, la vérité, l’absolu, le Soi ou Dieu. Tous ces buts sont possibles selon les voies que l’on emprunte. Les noms changent, mais l’eau sera sans doute la même pour tous. Si le but est comparable, en revanche le ou les processus sont différents. L’approche yoguique est pour sa part bien spécifique et je vais essayer de la décrire de façon simple. L’objectif du yoga est l’épanouissement de l’être intérieur. Sa méthode ne sera pas la même que celle des chrétiens, des bouddhistes ou bien de ceux qui empruntent le chemin du zen ou une autre voie. 

Pour comprendre ce que signifie une démarche yoguique, il nous faut parler de son processus, le but étant la réalisation du Soi. Le yoga est très logique, systématique et progressif. Ce n’est pas une mystique. Il n’implique ni croyance ni dogme. Il part du réel et se base sur l’expérience. Il commence par un simple constat, le même que celui de la science moderne : l’homme est fait d’un corps et d’un mental qui nécessitent de l’énergie pour fonctionner. Le mental se singularise par toutes ces capacités que sont l’intelligence, la logique, la mémoire, l’égo et aussi la vaste sphère des émotions. Le yoga considère également qu’il y a en chaque homme quelque chose de plus grand que le mental connu, qui appartient à la Conscience supérieure ou à l’Esprit. La science contemporaine et le yoga partent du même principe de base : corps, mentale, énergie. La science yoguique pousse la définition plus loin et dit que l’être humain est constitué de plusieurs corps, ce qu’elle appelle en sanskrit des koshas, des enveloppes ou fourreaux, et elle en distingue cinq. 

Le premier est celui que l’on nomme le corps de la nourriture, le corps physique et on l’appelle annamayakosha, je donne les noms en sanskrit à titre indicatif. Le second, moins tangible, s’appelle le corps d’énergie ou énergétique, c’est pranamayakosha. Le troisième corps plus fin est le corps mental, manomayakosha, le quatrième, encore plus subtil, est le corps psychique ou intuitif, vijyanamayakosha, et enfin le dernier, anandamayakosha, le corps de félicité, au-delà de toute définition. 

Voilà comment est conçu l’homme selon le yoga et ces enveloppes interagissent et s’interpénètrent les unes avec les autres. Il n’existe pas un corps séparé que l’on pourrait explorer tout seul. Tous font partie d’un ensemble. Vous et moi avons ces cinq corps selon la définition yoguique. 

Le yoga part de cette définition de l’homme et se demande comment on va s’y prendre pour arriver à l’union yoguique, la réalisation de l’être complet. Très pragmatique, il propose d’atteindre le but en suivant un processus précis qui recouvre un travail systématique sur ces différents corps. Ainsi, chacun d’eux peut s’affiner, évoluer, se transformer afin de réaliser le but ultime que l’on s’est fixé. Cela signifie que l’on ne parle ni de Dieu, ni du Soi ou de l’Absolu. Cette réalité existe sans aucun doute, mais si nous voulons la vivre, l’expérimenter, il nous faut des outils, d’autres moyens de perception et de connaissance que ceux que nous avons actuellement.

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 Notre “quête de sens” est légitime, mais elle doit s’engager dans une transformation objective, sinon elle ne sera qu’une hypothèse et ne servira à rien d’autre qu’à ajouter un nouveau rêve à tous ceux que nous avons déjà. Ainsi, si nous voulons réaliser “l’être”, utilisons l’outil que nous sommes et essayons de l’améliorer, de le transformer pour qu’il devienne progressivement le sujet et l’expression de notre quête et non une chimère. Le yoga suit pour cette raison une méthode.

Du corps de nourriture au corps de félicité

Les idées que nous avons sur le yoga sont disparates. Certains l’assimilent à de la gymnastique douce, d’autres pensent au contraire que c’est très compliqué, voire acrobatique ou bien encore magique. Mais essayons de parler de la science yoguique, non de toutes les fantaisies qui circulent sur le sujet. Comme nous l’avons vu, le processus est fondamental. Par conséquent, la pratique du yoga va nous donner des outils destinés à affiner nos moyens de connaissances et de perception, du plus immédiat, le corps physique, jusqu’au plus complexe, le mental. C’est ce qui explique la diversité des exercices qui vont travailler sur chacun de nos corps. 

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Pour agir sur le premier corps, celui de chair et de nourriture, on a recours au hatha yoga qui utilise des postures appelées aussi asanas. Les pratiques physiques s’intéressent à l’aisance, à l’harmonie et à l’équilibre de notre première dimension et complètent ce travail par d’autres techniques, les shat karmas, qui nettoient tout le système en interne. Le hatha yoga s’occupe du niveau physique et le rend à la fois plus résistant, souple et réceptif. 

Pour travailler sur l’enveloppe suivante, le corps énergétique, il y a d’autres moyens. L’énergie est plus subtile que le corps mais toujours tangible. Elle est très facilement captée par la respiration. De nombreux exercices utilisent à cette fin le souffle, c’est ce que l’on appelle le pranayama. Dans ce cas, la respiration sert à renforcer la capacité vitale, notre capital énergétique. Il nous faut en effet une plus grande quantité d’énergie pour que notre recherche s’approfondisse et dépasse le niveau ordinaire. 

Au corps mental, manomayakosha, s’appliquent toutes les pratiques de méditation. Elles peuvent être très méthodiques comme lorsqu’elles suivent la progression du raja yoga ou bien très diversifiées quand elles appartiennent aux tantras. Swâmi Satyananda est un grand spécialiste des techniques de méditation tantrique. Il en existe de très nombreuses, dont l’objectif est un meilleur contrôle des pensées et des émotions, non pour les réprimer mais pour en comprendre le fonctionnement. Contrôler signifie dans ce contexte apprendre à être le maître dans sa propre maison, c’est-à-dire à ne plus être l’esclave de son mental, mais à en avoir une connaissance et une compréhension supérieures. Les pratiques qui utilisent le mental sont plus exactement destinées à nous préparer progressivement à vivre l’état de méditation. 

Le yoga travaille sur ces trois niveaux. Il emploie des exercices soit physiques, soit respiratoires, soit mentaux ou les associe entre eux, afin d’agir sur les trois premiers corps, ceux dont nous avons une expérience immédiate. Cela signifie qu’on utilise seulement ce que l’on connaît, ce que l’on sent ou ce que l’on perçoit, sans parler de transcendance. 

En affinant ces corps, ces enveloppes qui sont en interrelation les unes avec les autres, on augmente considérablement la capacité énergétique, l’endurance, la conscience et la sensibilité intérieure. Ce qui nous permet de pénétrer dans le quatrième corps, vijyanamayakosha ou corps psychique, intuitif. Plus subtile que les trois premiers, on y trouve le réseau des nadis,  des chakras et des granthis. C’est un niveau plus raffiné que celui du mental mais qui appartient encore au tangible dans la mesure où on peut l’atteindre par l’association et la combinaison de pratiques qui agissent sur les trois premiers corps. Là s’arrête le travail du yoga. 

Il est impossible d’influer de façon directe sur le cinquième corps, anandamayakosha ou corps de félicité. Il n’appartient pas à ce que nous pouvons toucher et manipuler, il dépasse la sphère de notre volonté et échappe à l’emprise d’une technique. Il représente l’aboutissement du processus de purification intérieure mais n’en est ni la conséquence, ni le résultat, parce qu’il n’est pas du ressort de la volonté humaine. 

On va ainsi travailler sur trois corps, puis sur quatre en associant les trois premiers. Le cinquième est en fait le but de notre quête, l’union yoguique. Selon ce principe, on part du plus grossier, le corps physique, on passe par l’intermédiaire du souffle, puis on arrive aux pratiques mentales, des plus simples, celles du mantra yoga par exemple, aux plus complexes, celles appartenant au kundalini yoga. On commence toujours avec un support objectif puis, en s’y appuyant, on affine les instruments, la perception, la conscience, la discrimination, etc.

Des voies d'éveil

On pourrait être tenté de croire qu’il suffit de faire des exercice pour arriver au but. Mais cela ne marche pas tout à fait comme ça. C’est seulement une façon d’expliquer pour comprendre comment fonctionne le yoga et à quoi il sert. On a souvent une idée très parcellaire et confuse du yoga parce que les pratiques sont très diversifiées. Est-il possible de transformer simplement l’instrument, c’est-à-dire le corps, l’énergie, le mental pour atteindre l’objectif du yoga ? Oui, mais il n’est pas sûr du tout que cela se fasse en restant simplement assis. 

Parallèlement à ce processus de transformation de l’instrument, il y en a un autre, celui de l’évolution de la conscience, pour que l’expérience vécue, la matière objective, devienne l’expression de ce qui a évolué et de ce que s’est transformé en nous. 

C’est pour cette raison qu’il existe différentes voies de réalisation dans le Yoga. Vous avez sans doute entendu parler du karma yoga, du bhakti yoga, du raja yoga et du jnana yoga. Il y a, d’une part, des techniques de transformation. Et pour qu’elles agissent, se concrétisent et se traduisent dans le vécu, il existe d’autre part des voies d’expression. Prenons par exemple la voie du karma yoga, c’est-à-dire celle de l’action. Elle exige que l’acte ne dépende ni du résultat ni de son auteur, et qu’il tente vers la perfection. Dans ce cas, on essaie d’incarner un processus qui transforme non seulement l’action mais aussi l’attitude intérieure. 

Lorsqu’il est question de nos relations avec les autres et le monde, c’est la voie du bhakti yoga, celle de l’amour, de la dévotion ou de la compassion. La communication qui engage le sentiment, le coeur, se met au service de l’autre, sans le posséder, l’enfermer ou l’exploiter. On retrouve d’ailleurs ces deux voies, celles de l’action et de la dévotion, chez les catholiques et les bouddhistes. Ceci pour dire qu’un travail dans l’isolement n’est pas suffisant, il doit aussi y avoir un échange, pour que l’évolution puisse s’actualiser dans la réalité. 

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Le raja yoga est à la fois un outil qui s’applique au mental, une méthode de méditation comme nous l’avons vu précédemment, mais c’est aussi une voie qui renforce la volonté, l’endurance et la détermination pour continuer son chemin. La quatrième voie est celle de la connaissance et s’appelle le jnana yoga. Elle utilise la discrimination et le non-attachement afin de séparer le vrai du faux. Elle analyse, comprend et soutient toutes les autres voies, l’action, la dévotion, la méditation afin de les préserver de l’illusion. 

Pour résumer simplement, nous avons un projet, une quête. Pour se concrétiser, elle exige d’une part de bons instruments, c’est-à-dire des corps équilibrés selon la définition du yoga et d’autre part une conscience susceptible de révolutionner ou de modifier notre attitude, afin que notre expression soit conforme à notre réalité intérieure. Le yoga est une voie essentiellement pratique, elle n’est pas du tout spéculative même si elle utilise l’intellect et la discrimination. Elle invite chacun de nous à réaliser ce qu’il cherche, et non simplement à en parler ou à lire sur le sujet. 

En d’autres termes, si nous voulons connaître la saveur de l’eau pure, découvrir l’origine de notre être, il est nécessaire d’en faire l’expérience. Pour cela, nous devons nous transformer, accepter un processus. Puis, lorsque nous aurons goûté à la vie intérieur, nous aurons uns plus grande soif et davantage de courage pour continuer. Pour le yoga, amener notre quête jusqu’à son terme signifie vivre dans sa véritable nature et non au niveau de ses conditionnements. Evidemment, ce but est très élevé mais il est à la mesure de ce que nous recherchons. C’est pourquoi le yoga est une voie de réalisation spirituelle. 

Lorsque la pratique, l’action, la conscience, la discrimination, le non-attachement et l’attitude commencent à fonctionner, cela signifie que l’on est engagé dans un processus de transformation et d’évolution intérieur. C’est le moyen que j’ai choisi pour conduire ma propre recherche sur le sens de la vie. 

Quels conseils donneriez-vous à des professeurs de yoga par rapport aux poids que les sectes font peser sur cette pratique ?

C’est vrai que le yoga est une discipline très diversifiée. Elle couvre les pratiques que tout le monde connaît mais touche aussi des domaines beaucoup plus complexes tels que les corps subtils ou chakras, les différentes voies de réalisation, les maîtres spirituels, etc. On mélange tout et plus personne n’y comprend rien. Il est difficile d’avoir une vue d’ensemble du cheminement et des objectifs yoguiques et finalement, le yoga est à la fois très connu et pourtant ignoré, souvent mal compris, voire discrédité. 

Pour donner une réponse simple, je crois que le mieux c’est d’être soi-même tout à fait clair. Si on est professeur de yoga, on a un bagage issu d’une tradition qui se transmet avec rigueur et passe par une formation. Un professeur de yoga exerce un métier et, en même temps, ce n’est pas seulement un gagne-pain, mais aussi une aspiration, une philosophie et une déontologie. Une pratique se fait dans un certain cadre et avec certains outils. Il vaut mieux s’en tenir à une source ou à un puits et l’approfondir. 

Un professeur enseigne une discipline, il connaît le travail du corps, la respiration, la relaxation. Il peut introduire certaines pratiques assises d’intériorisation mais tous les enseignants n’ont pas été formés aux pratiques de méditation. Si vous savez ce que vous avez à faire et où vous voulez aller, les gens vous font confiance. Il est nécessaire de pouvoir s’exprimer clairement, de bien connaître ce que l’on enseigne et de savoir à quoi ça sert. Maintenant, il est vrai que certaines personnes utilisent le mot yoga ou certaines techniques yoguiques à des fins sectaires ou malhonnêtes. Je pense que c’est à chacun de contribuer à plus de clarté et d’information. 

A propos de l’auteure
Après avoir suivi des études en littérature et philosophie, Swâmi Devanath Saraswati a rencontré en France Swâmi Satyananda, fondateur de la Bihar School of Yoga en Inde. Elle enseigne le yoga depuis 1982 à travers des cours, des stages, des séminaires, des conférences et participe d’une façon très active à la diffusion du yoga et à la connaissance du chemin spirituel.